LA DAME MAGICIENNE

Les rayons du soleil plongeaient dans mon clavier, en illuminaient les touches, alors que la musique jazzée jouait dans mes oreilles ; une porte intérieure s’ouvrit. Qu’est-ce que je vais découvrir aujourd’hui ? Qui se cache derrière le rideau de mon imagination ? Qui voudrait bien me parler ?
« Moi, moi », cria une fillette dont la tête bleue aux mèches hérissées apparut derrière un immense rocher orangé. Elle sortit de sa cachette et sautilla vers moi. Elle me tendit la main, petite et potelée. « Moi, c’est Érika » Un sourire bienveillant s’épanouissait sur ses lèvres et ses yeux verts brillaient d’une malice lumineuse.
« Bonjour Érika ; moi, c’est Annie. » 
Je serrai doucement sa main.
« Je sais qui tu es, répliqua-t-elle d’une voix enjouée. Tu es la Dame Magicienne… »
La Dame Magicienne. Ça sonnait doux à mes oreilles, et tellement vrai. Curieuse, je lui demandai : « Qu’est-ce que la Dame Magicienne ? »
Elle lâcha un bruyant soupir en plaquant ses poings contre ses hanches et me lança un regard sévère : « Quoi ! Vous ne savez pas qui vous êtes ! Que faites-vous ici, alors ?
‒ Ici… Eh bien, c’est dans ma tête, non ? »
Elle écarquilla les yeux, ses pupilles se dilatèrent : « Justement, parce que nous sommes dans votre tête, vous devriez savoir quel rôle vous jouez auprès de nous. »
Je souris, cette gamine m’intriguait. « Quel est ce rôle, selon toi ? »
Elle me dévisagea d’un regard tendre : « Nous permettre d’entrer dans la tête et l’imaginaire des autres, répondit-elle d’une voix assurée. Dans la tête de ceux qui liront vos histoires. C’est juste comme ça qu’on pourra vivre, vous comprenez ? »
J’acquiesçai pensivement.
« Mais si nous poirotons ici, ajouta-t-elle, les sourcils froncés, vous empêchez les gens de faire notre connaissance et d’apprendre à nous aimer. Ce n’est pas bon du tout, ça. Il va vous falloir régler vos bibittes, et vous mettre à écrire d’une manière plus régulière. On est beaucoup, ici, à attendre que la Dame Magicienne daigne jeter un œil sur nous… » 
Régler mes bibittes ; facile à dire, pas toujours facile à faire…
« Cette voix dans votre tête, que vous appelez le critique intérieur, vous empêche de venir nous rencontrer. Elle est assez tenace, celle-là ! » bougonna-t-elle en escaladant le rocher orangé. Elle s’y assit et m’invita à en faire de même. Je m’exécutai. « Oui, je sais », répondis-je, honteuse. 
Elle prit ma main et la retourna ; avec le bout de son doigt, elle dessina des formes dans ma paume. Je frissonnai ; cette gamine était étrange, j’avais l’impression qu’elle connaissait des choses, beaucoup de choses, sur moi, sur le monde imaginaire. Elle portait un joli bracelet confectionné avec des coquillages et de minuscules pierres jaunes, fluorescentes. Terriblement beau, ce bijou m’envoûtait…
« Il faut que tu sois douce avec toi, Annie. » 
Ses paroles m’allèrent droit au cœur ; une émotion se logea dans ma gorge ; j’eus peine à retenir mes larmes qui s’accumulaient au coin de mes yeux. 
Elle me tendit un mouchoir. 
« Merci », marmonnai-je, gênée de lui montrer ma vulnérabilité.
Pendant que je pleurai et que j’épongeai mes larmes, Érika jouait avec son bracelet. Les pierres jaunes devinrent bleues, et sur chacune d’elle brillait une lettre dorée. Après m’être calmée, je lui demandai ce qu’elles représentaient. 
Elle éclata de rire : « Je le savais…
‒ Tu savais quoi ?
‒ Que ça t’intriguerait. »
Elle ôta son bracelet et le déposa dans ma main. Il était très chaud, mais pas brûlant. Sa légèreté me surprit ; je l’aurais cru plus lourd, plus massif, à cause des pierres. Celles-ci étaient douces au toucher, agréables à l’œil. Chacune projetait de fins rayons bleus, entre lesquels reluisait la lettre dorée. 
« Observe attentivement », murmura Érika.
Au centre de chaque gemme, la lettre dorée tourna sur elle-même, avant de disparaître et de réapparaître sous la forme d’un petit point, qui explosa en de minuscules particules mouvantes. Les rayons bleus s’affaiblirent ; les particules s’immobilisèrent, dévoilant une nouvelle lettre. Assemblées, ces lettres présentèrent un mot. En le lisant, je retins mon souffle et dévisageai Érika ; ses yeux illuminaient. 
« Lis-le à voix haute, insista-t-elle. Il est pour toi.
— R-E-S-P-E-C-T. »
La petite sauta en bas de la pierre et se mit à danser, bras en l’air, sourire radieux aux lèvres. « Oui, oui ! s’écria-t-elle de sa voix cristalline. Respecte-nous, Annie, respecte-toi, respecte ta partie créative… »
Elle se calma, se rassit à côté de moi et reprit le bracelet, qu’elle glissa à son bras. Les pierres fluorescentes redevinrent jaunes et les lettres dorées changèrent à nouveau.
« Amour et respect », murmura-t-elle.
D’autres larmes jaillirent de mes yeux. Pourquoi cette tristesse m’envahissait-elle ? Une panique soudaine s’empara de moi ; je tremblai, la dévisageai : « J’ai peur… » dis-je d’une voix étouffée. 
Ses yeux s’arrondirent. 
« De quoi ? »
Sans lui répondre, je me levai et empruntai le sentier de pierres mauves qui s’enfonçait dans la forêt argentée. Mon cœur battait à grands coups dans ma poitrine. En marchant, je pris de longues respirations, je me calmai, et je réfléchis ; je n’arrivais pas à laisser ma créativité s’exprimer librement. Une partie de moi freinait l’élan… 
Érika me rejoignit et saisit doucement ma main. Sa peau était douce. Une chaleur se répandit dans mon bras, je me sentis mieux.
« Aurais-tu peur de perdre le contrôle, par hasard ? »
Le contrôle ? Est-ce que mon critique intérieure aurait peur de perdre le contrôle ? Lui qui jouit de ce pouvoir depuis si longtemps !
« S’il a été là, poursuivit la petite, comme si elle avait suivi le fil de mes pensées, c’était pour te protéger durant ton enfance et ton adolescence. Protéger l’enfant en toi. Il t’a coupé de tes émotions, de ton ressenti, au profit de ton mental, pour que tu ne te blesses plus. C’était son rôle : te protéger. »
Je m’arrêtai et me tournai vers elle : « Maintenant, il me dérange. Il m’empêche d’être. J’ai besoin de respirer, de laisser libre-cours à ma créativité. Comment faire pour qu’il arrête d’avoir le contrôle sur ma vie ? Ce n’est pas lui le boss ! »
Le visage d’Érika s’illumina.
« C’est qui alors ?
‒ C’est moi…
‒ Et c’est qui, toi ? »
Les trois mots, La Dame Magicienne, retentirent si fort en moi qu’Érika devait les avoir entendus. Sourire aux lèvres, elle pointa le bout du sentier.
« Allons-y », me dit-elle.
Sans le savoir, nous avions traversé la forêt argentée et nous nous étions approchées de la fin du sentier. Une gigantesque porte blanche s’y élevait entre deux arbres géants. La petite y courut à toutes jambes.
« N’aie pas peur, Annie, cria-t-elle. C’est la vie qui s’écoule à travers ta créativité. Cette énergie te rend vivante. Fais-lui confiance. Et amuse-toi. Redeviens une enfant. Comme moi. Allez, viens… »
Au pied de la porte, je remarquai de minuscules pierres précieuses incrustées dans la poignée en cristal. C’était magnifique ! Et sur la porte, des formes multicolores bougeaient : des carreaux, des triangles, des ronds, des ellipses, des cœurs… Ils s’entrecroisaient, se fusionnaient, se reformaient…
La créativité est une énergie dynamique, continuellement en mouvement.
Érika me saisit la main : « On y va ! » 

Je clignai des yeux, elle ouvrit la porte ; et nous entrâmes dans son monde… 

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