Chapitre 2

Comme il se haïssait ! À cause de ses yeux sans couleur, l’humaine s’était sauvée en courant. Il déposa à ses pieds la boîte noire remplie de conserves préparées juste pour elle. Déçu, il s’avança vers les paniers ouverts, desquels s’étaient échappés concombres, poivrons et tomates. Il les remit en place, avant de s’assoir sur la pelouse. Il passa une main dans l’herbe ; la fraîcheur de la rosée matinale avait presque disparu ; quelques brins lui chatouillèrent la peau. C’était doux, doux comme la brise chaude qui lui caressait l’affreuse cicatrice au visage, doux comme ce qui se dégageait de cette femme…

Quand il l’avait vue pour la première fois, elle était penchée au-dessus des plants de haricots. Il avait fait mine de l’ignorer pour mieux l’observer.

MAKI. D’ici, ses mains ressemblent à deux araignées dont les petites pattes récoltent les haricots. Cette humaine s’exécute avec un si grand empressement qu’on dirait une abeille assoiffée qui enfonce sa langue dans une fleur de figuier pour en boire le nectar. Dans sa posture, le corps penché en avant : dignité d’aurore au matin chaud. C’est comme être témoin de l’éclosion d’une première fleur de bougainvillier au printemps. C’est comme se ravir les yeux sur les pétales d’hibiscus aux embruns nocturnes. C’est comme s’éblouir devant la splendeur d’un nénuphar ensoleillé. C’est comme… s’imprégner de l’élan d’une louve nourricière.  

Cette femme se donne à la vie, sans condition, le soleil caressant sa longue chevelure de roses moires qui scintillent, m’aveuglent. Dans cet éclair, l’humaine se déplie et me voit la regarder. 

Mon souffle éperdu s’évanouit dans ses yeux ambrés. Jeté dans une braise ardente, je transpire. L’air manque, et mon cœur s’arrête ; le monde explose, s’éparpille en morceaux noircis ; un son grave, constant, aux tonalités irréelles, expire ses notes immaculées sur les parois de ma vie, pénètre mes profondeurs, soulève les miasmes du passé, bouscule des vérités effilochées, les réduit en cendre. 

Je ne suis rien. 

J’ai si soif… 

L’humaine avait attrapé ses paniers et s’était enfuie. 

Depuis, c’était de plus en plus difficile pour lui de contrôler ses colères. Il s’impatientait quand ses employés arrivaient en retard, comme Angel, son livreur, et deux autres qui n’étaient pas venus travailler depuis des semaines ; quand on ne le payait pas aux échéances ; quand les clients ronchonnaient de le voir arriver au lieu d’Angel, parce que Maki devait assurer la livraison des légumes et des fruits à sa place ; quand son père, membre de la Garde, venait s’assurer qu’il agissait toujours en accord avec le régime des Regharts. Il se surprit à ressentir du dégoût pour son métier, et pourtant, l’agriculture était toute sa vie ; il n’avait jamais rien connu d’autre : son enfance avait été centrée sur l’apprentissage de la botanique et de la permaculture, d’abord pour calmer ses colères, mais ensuite pour servir les Regharts. 

Tout jeune, Maki était sujet à de violents accès de rage. Sa mère humaine l’avait aidé à les canaliser en l’incitant à travailler dans les jardins. Il désherbait les cultures et transplantait des pousses de concombres, de poivrons, de courgettes, d’aubergines… « Respire lentement, Maki, le guidait sa mère de sa voix douce, et laisse monter l’énergie de la terre dans tous les membres de ton corps. » Ce qu’il faisait. Il ressentait la vibration de la terre et celle de la plante qu’il transplantait circuler le long de ses doigts, de ses bras, de son torse, ses jambes, ses pieds…, telle une brise chaude du matin. Une scène se matérialisait toujours dans sa tête : sur chacune des entités en lui ― deux formes longilignes : l’une noire, l’autre bleue ―, poussaient de longues racines qui s’étiraient vers l’autre entité ; elles s’entrecroisaient et s’entremêlaient, comme si elles prenaient plaisir à se toucher ; elles formaient des nœuds indistincts puis des motifs floraux encore jamais vus sur Terre, et terminaient leur danse en se figeant sous la forme d’une longue et haute architecture au centre de laquelle battaient à l’unisson deux cœurs : l’organe rouge de l’humain et l’organe plat muni d’excroissances, d’un vert corail scintillant, de l’extraterrestre.

Ce travail dans les jardins harmonisait les deux parties de son être, il en avait eu la preuve plusieurs fois. Comment pouvait-il ressentir du dégoût pour son métier alors qu’il le gardait en équilibre ? L’humaine… 

Intrigué, il se passa une main sur son crâne dégarni et regarda par la brèche du grillage. Allait-elle revenir chercher ses légumes volés ? Il attendit. Après un long moment, il se releva puis transporta les paniers et sa boîte jusqu’à la réserve, petit entrepôt emménagé derrière le manoir. En ouvrant la porte, il vit le reflet de ses yeux dans la vitre. Des yeux blancs, sans couleur, comme ceux de son père, un chiendent envahissant. Un goût acide se répandit dans sa bouche : deux semaines plus tôt, son père avait livré sa mère humaine aux Regharts, parce qu’elle avait osé fredonner une mélodie. 

Apparemment, ce n’était pas la première fois qu’Arhissina fredonnait pendant qu’elle s’occupait de ses colombes dans le jardin, derrière la maison où elle et son père vivaient. Elle avait aménagé une cage ouverte dans laquelle elle élevait une vingtaine de colombes grises. Des voisins en avaient fait part à Maki, inquiets pour la sécurité d’Arhissina. Mais deux semaines plus tôt, avant que Maki n’eût le temps d’intervenir, Braïlo l’avait surprise. Ces voisins avaient vu le Garde escorter Arhissina de la maison jusqu’à un vaisseau blanc, extraterrestre, flottant dans la rue. Avant de s’y engouffrer, Arhissina les avait regardés, souriante, et avait remué les lèvres : « Tout va bien, c’était prévu. Souriez. » Ces voisins, très désolés, n’avaient pas pu avertir Maki à temps. 

Durant les deux dernières semaines, il s’était souvent interrogé sur la nature des mots de sa mère : « C’était prévu. » Qu’est-ce qui était prévu ? Un sentiment inconfortable l’habitait : il n’était plus sûre de bien connaître sa mère. 

En revanche, il savait très bien qui était son père. 

Depuis vingt ans, ce dernier le surveillait ; le fils de Braïlo avait la responsabilité de nourrir les familles asservies adéquatement. Maki n’était pas dupe ; son père le surveillait surtout pour qu’il ne recommençât plus. Vingt ans plus tôt, aidé des prostitués des casas A[1] du quartier Realejo-San Matías, il avait tenté d’empoisonner les membres de la Garde avec une concoction de son cru. 

Conséquence : après toutes ces années, chaque nuit, il se réveillait encore, les oreilles pleines de cris de ces jeunes humains jetés dans la fosse et brûlés vifs par le feu vert des Regharts. 

Dans ce monde, depuis des siècles, tout était réglé selon la volonté des Regharts. 

Ces maudits Regharts, de résistants parasites externes se nourrissant d’émotions humaines ! Un pincement le saisit à la poitrine en imaginant le sort qui avait été réservé à sa mère. Était-elle encore en vie ? Il déposa les paniers et sa boîte au sol. Il ne les aimait pas trop, ces intrus, bien qu’il vécût dans l’abondance grâce à eux. Il n’avait pas peur d’eux, contrairement à la plupart des humains et des hίbridos comme lui. Il était convaincu que ces extraterrestres, bien qu’ils semassent la terreur sur la Terre, étaient mortels. Personne n’avait encore trouvé le bon insecticide, qui les éradiquerait de la planète, une fois pour toutes.

Il déplaça quelques caisses remplies de poivrons verts et rouges, de carottes, de courgettes, de pommes de terre, de grenades, d’oranges, toutes prêtes à être livrées aux familles asservies. Il consulta sa montre ; il devrait partir bientôt. Ce jour-là, dix familles attendaient leurs fruits et légumes. 

Une heure plus tard, quittant la résidence au volant de son camion chargé, il se dit qu’il en profiterait pour arpenter la vieille ville, afin de retrouver cette femme au cœur de bougainvillier. Il avait la certitude qu’elle s’y trouvait. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur ; sur la pile de caisses noires, trois paniers bourrés de légumes volés.


[1] Maison A

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