EXTRAIT 1

Lundi 19 septembre 2011

Une colonie de vers blancs dévore le visage de la tête coupée qu’il vient de retourner. Et cette puanteur ! Sahale réprime avec peine un haut-le-cœur. Une main sur son nez, il examine la tête : une courte tignasse blonde indisciplinée, parsemée de mèches rouges, recouverte de terre. 

« NON ! » cria-t-il en se redressant dans son lit, les muscles tendus. Il se frotta les yeux et peina à retrouver son calme ; son sang pulsait jusqu’au bout de ses doigts. Elle, morte…

Des rondeurs bougèrent sous les draps : à sa gauche, la tête rousse de Judith, à sa droite, celle noire et frisée de Cassandre ; les deux femmes avec qui il avait baisé tout le week-end. Il se passa une main sur le visage et se recoucha entre elles. Bien malgré lui, d’autres détails de son rêve se précisèrent. Il creusait un trou dans la terre, poussé par une sorte d’urgence. Ses mains avaient touché une touffe de cheveux et avaient sorti la tête du trou. Les lettres SÉMOLINES étaient tatouées sur ce qui restait de la nuque. La tête avait tourné sur elle-même… le visage ravagé de Joëlle !

Un sentiment diffus l’agita. Des conneries ! Les rêves, ça veut rien dire… 

Il chassa ces images de son esprit et porta son attention sur les corps chauds et invitants. Ça, c’est du vrai, du réel. Cassandre, la déesse à la peau noire et à la chevelure odorante, dormait la bouche ouverte, une goutte de bave à la commissure des lèvres, un nichon brun pointant vers le plafond. Il avait envie de le mordre ; il se retint et se tourna vers Judith, la femme à la peau blanche et tachetée, dont il sentait la rondeur des fesses contre sa cuisse gauche. Il eut une érection, un sourire béat se dessina sur son visage : une chance qu’elles étaient là ! 

Il ne lui restait plus qu’une demi-heure avant de se lever pour aller travailler. Il voulait en profiter. With or without youl’interrompit dans son élan. Sacrament !Il étira le bras pour prendre son cellulaire. « Rick » s’affichait à l’écran. Contrarié, il répondit : « T’appelles tôt, à matin. C’est quoi, cette fois ? 

— Suzie est toujours pas là ! La garce… »

Un silence, puis Rick poursuivit : « J’suis en route vers la cage des fous. »

Sahale esquissa un sourire ; Rick et le poste de police de Gentilly… 

« Yves Laporte a bien voulu me croire, là. Il avait même l’air inquiet. Il a fait venir une collègue de Trois-Rivières : l’enquêtrice Gabrielle Lamontagne du BEC[1]. » Rick s’interrompit puis reprit : « Tu pourrais pas venir avec moi ?

— Pourquoi j’ferais ça ? J’suis juste un sale égoïste à ce qu’il paraît. 

— Euh… S-Sahale… Éc-coute… J’y suis pas allé, en fin de compte. Tu devrais être content, non ? J’ai pas joué ! Entends-tu ? J’suis resté avec la p’tite toute le week-end. J’viens d’aller la mener à l’école. Elle pleurait. J’sais pas quoi faire, moé, quand elle pleure. C’est Suzie qui en a la garde. Et Suzie a foutu le camp ! » 

Un autre silence. « S’il te plaît… Sahale… 

— Et l’boulot, au garage ; qui est-ce qui va s’en occuper ?

— J’ai appelé Alain. Il va s’débrouiller. La matinée est pas trop chargée. »

Avec regret, il contempla les filles. Un doute le saisit. « Pourquoi veux-tu absolument que j’t’accompagne ? T’es capable de t’rendre là-bas tout seul, non ? Ou tu peux demander à quelqu’un d’autre… 

— Sahale, fais pas chier, mec. T’es mon pote ! C’est les flicos… »

Sahale hésitait ; retourner là-bas signifiait ouvrir la porte à ses souvenirs. Rick s’impatienta. « OK », fit Sahale. Il s’en voulait déjà. 

Les cicatrices de ses mollets le démangèrent, une légère nausée s’empara de lui ; il reconnaissait ces signes. Il ferma son cellulaire, se colla contre Cassandre ; la jeune femme laissa tomber mollement un bras sur son ventre. Une bouffée de lavande le submergea, lui rappelant ses lèvres pulpeuses et habiles. Terriblement habiles ! Il mordilla le bout de son sein ; elle gémit. Il se tourna vers Judith, la contempla puis glissa ses longs doigts dans sa crinière rousse, en admirant sa bouche provocante. Dans son regard brillait un éclat métallique qui l’avait fasciné dès leur première rencontre. Avec elle, les ébats sexuels étaient tout sauf ennuyeux. Il aurait bien voulu les posséder toutes les deux, une dernière fois… 

À contrecœur, il les réveilla : « Allez, les filles ! c’est l’heure ! » D’un coup sec, il repoussa les couvertures, dévoilant leur nudité. « Sahale, non… » gémit la rouquine. « Pas déjà… » Cassandre s’étira comme une chatte ; sa peau luit sous la faible lueur matinale. Sahale sauta du lit et ouvrit grand les rideaux. La lumière du soleil inonda la pièce. Leurs vêtements, dont certains étaient déchirés, jonchaient le plancher.

La photo de Joëlle dépassait de la poche de son jean. Il fronça les sourcils. Pourquoi la gardait-il encore ? Son histoire avec elle était finie, depuis longtemps. T’es rien qu’un con ! Elle ne reviendra jamais. Il se pencha et la remit à sa place.

En route vers le poste de police, Sahale fut pris de fortes nausées. Il se rangea sur le bas-côté, ouvrit la porte et vomit. Pestant contre lui-même, il s’essuya puis reprit la route. Pourquoi Rick ne pensait toujours qu’à lui ? Son ami n’avait pas que des défauts. Grâce à lui, Sahale avait pu trouver un moyen de contrôler ses pulsions violentes. « Le sexe ! » lui avait conseillé Rick. À cette époque, Sahale venait de purger une peine de six mois de prison et il avait du mal à oublier Joëlle ; son ex n’avait répondu à aucune de ses lettres et avait disparu. Ses pulsions violentes lui causaient pas mal de problèmes. Rick lui avait appris quelques trucs sur la façon d’emmener une femme dans son lit. Depuis, il les avait mis en pratique et avait réussi à mieux vivre. Rick lui avait aussi offert son premier boulot. Après son D.E.P.[2]en mécanique automobile, Sahale avait trouvé une place de mécanicien au garage que Rick venait de racheter à son père et qu’il avait appelé La Taule, en l’honneur de son meilleur ami. 

Depuis quand avait-il changé à ce point ? Depuis que le jeu l’avait pris dans ses filets. 

Dans le stationnement du poste, la vue des voitures de police lui provoqua un haut-le-cœur. Sahale déglutit et serra plus fort le volant. 

Rick faisait les cent pas devant sa BMW, cigarette aux lèvres. Sahale sourit en pensant au week-end d’enfer qu’il avait dû vivre en compagnie de Meredith, sa fille surdouée qui le menait par le bout du nez, et d’une troupe de gamines mordues du baseball. Bien fait pour lui, se dit-il en garant sa Mustang à côté de la voiture de son ami. 

« T’as une sale gueule », fit Rick en l’apercevant. Il sortit de son portefeuille une photo de Suzie : « J’vais la montrer à la flicos… » Il jeta son mégot par terre et l’écrasa. Il regarda sa montre : « Faut qu’on y aille… » 

Rick passa devant lui ; Sahale hésita un moment, avant de le suivre. 


[1]Bureau des enquêtes criminelles

[2]Diplôme d’Études Professionnelles