Chapitre 2

Vendredi 16 septembre, chez Sahale.

— À qui elle parle ? 

Assis à son bureau dans sa salle de surveillance, Sahale s’impatientait, les yeux rivés sur les quatre écrans accrochés au mur devant lui. Il ressentit une vive lancination dans son ventre, et grimaça. Il ouvrit machinalement la petite boîte en carton devant lui, en avala deux comprimés : ses médocs contre les spasmes digestifs. 

— Allez, entre dans l’champ de vision d’la caméra, que j’te voie la face ! 

Depuis la disparition de son père dans une explosion criminelle huit ans plus tôt, Sahale surveillait sa mère, Shumanie. À son insu et celui de Kanda, sa grand-mère excentrique, il avait installé des caméras dépourvues de micro dans la maison. Il était conscient que c’était anormal d’agir ainsi, peut-être illégale, mais il s’en foutait, il avait besoin de la savoir en sécurité. Tous les soirs, il se rendait à cette salle, s’asseyait face à ses écrans et observait ses allées et venues dans la maison, jusqu’à ce qu’il fût rassuré. 

En ce moment, sur l’écran numéro trois, Shumanie souriait et parlait à quelqu’un qui restait sur le seuil de la porte de la cuisine. Sa mère avait troqué son costume de propriétaire de dépanneur pour sa blouse pêche et son pantalon de coton indien. Ses cheveux longs et noirs étaient noués en une longue tresse. Elle s’esclaffa, ce qui accentua ses jolis yeux en amande. La lumière de fin de journée illuminait son visage basané. Sa mère. Le soleil. Lui vint alors à l’esprit un souvenir de l’époque où le mal ne gangrénait pas encore l’harmonie familiale.

Dans le salon, Shumanie et Kanda chantent un air sacré dans la langue abénaquise, chacune un hochet shaman dans la main droite. Sahale s’amuse avec ses figurines de superhéros sur le tapis au centre de la pièce, des figurines que son ami à la garderie lui a prêtées pour la fin de semaine. Il écoute les voix féminines s’enrouler et virevoleter autour de lui, comme des rubans sonores brillant de toutes les couleurs. Tout doucement, une présence se manifeste à sa droite : un oiseau blanc. Il le voit comme il voit sa mère et sa grand-mère danser, les paupières closes, en tapant du pied et en agitant le hochet. Il n’a pas peur, l’oiseau est gentil. On dirait un ami. Il voudrait leur parler de ce magnifique oiseau aux ailes blanches, au bec aiguisé, au regard lumineux, mais une chaleur indescriptible l’envahit lorsque son regard se pose sur la longue chevelure noire de sa mère illuminée par les rayons de soleil. Sa mère et le soleil, que du bonheur pour les yeux. Dans son cœur, il le sait, il est le gardien de sa maman. Au même moment, l’oiseau s’envole au centre du salon et disparaît dans les rayons du soleil en criant : « Killy-killy-killy… » 

Durant son enfance, avant les brutalités de son père, il lui arrivait de revoir cet oiseau blanc dans sa chambre le soir. Il apparaissait devant lui, doucement, une chaleur bienfaitrice dans le regard. Sahale avait toujours su qu’il était son ami. Il en avait parlé à Kanda ; elle lui avait confié que cet oiseau était son animal totem, son guide intérieur, et qu’il était là parce qu’il l’avait choisi. Mais lorsque son père avait commencé à les battre, sa mère et lui, son cœur de petit garçon s’était assombri, et la colère était devenue maître à bord. Il n’avait plus revu cet oiseau magnifique depuis. Ce qui ne l’avait pas empêché d’endosser le rôle du gardien de sa mère.

Ce qu’il était encore. 

Il se passa une main au visage et concentra son attention sur l’écran numéro 3. Shumanie souriait toujours. À qui souriait-elle ? À cet inconnu qui se tenait sur le pas de la porte ? Un sentiment de panique s’empara de Sahale. 

— Montre-toé[1] ! 

Ces dernières années, elle n’avait fréquenté que des bons à rien. Des hommes dépourvus d’altruisme. Des vautours déplumés en quête d’amour, de sexe et d’argent. Parfois des bagarreurs… Quand il la sentait en danger, il intervenait. Sans qu’elle le sût. Et du jour au lendemain, ces hommes sortaient de la vie de Shumanie. 

Les doigts de Sahale tremblèrent, une bouffée de chaleur l’envahit. Il cligna des yeux, espérant de tout cœur se tromper ; il avait un mauvais pressentiment. Sa mère quitta le champ de la caméra avant de revenir quelques minutes plus tard. Elle ouvrit le frigo, sortit les carottes et les pommes de terre, qu’elle éplucha avec énergie. Le visiteur semblait parti.

Sur l’écran qui montrait le salon, sa vieille grand-mère se berçait en regardant la télévision. Sur les deux autres, rien à signaler dans les chambres. 

Tout semblait revenu à la normale. Du moins, pour le moment. Rassuré, il sortit de la pièce et prit soin de verrouiller la porte. 

Un petit tour vite fait dans le frigo. Une bouteille à la main. Heureux de pouvoir enfin se relaxer après la semaine de fou qu’il venait de vivre au garage La Taule, il se dirigea vers le salon, empoigna la télécommande, sélectionna RDS[2]. Sa montagne de linge propre séjournait sur le divan depuis une semaine, une couche de poussière recouvrait les meubles, les traces de son chien et de son chat sillonnaient le plancher, ses haltères s’empilaient pêle-mêle dans le coin, un tas d’assiettes sales et de bouteilles de bière vides gisaient sous la table basse, la poubelle remplie de ses boîtes de médocs et de mouchoirs chiffonnés… Sahale souffla sur la surface vitrée, un petit nuage de poussière s’éleva ; il y déposa sa bière avant de plonger une main dans le plat de crottes au fromage[3] de la veille. Il se laissa choir sur le sofa en soupirant ; il était peut-être temps de ranger. 

La sonnerie de son cellulaire, With or without you de U2, retentit.

— Fiou, mon gars, t’es là ! grinça la voix de Rick, son patron et ami. J’ai eu peur que tu sois parti avec l’une de tes poulettes. Il faut vraiment que tu m’aides. J’suis dans marde…

— T’as encore besoin d’argent ! 

— C’est pas ça, j’ai besoin d’une gardienne. Suzie, elle est pas allée chercher Meredith. C’est pas normal. J’ai appelé la police. Suzie, j’la connais, elle quitterait jamais Mered sans l’avertir. Elle est folle de sa fille ! Mais Yves Laporte, l’enquêteur de Gentilly, tu l’connais ? Y travaillait pas avec ton père, lui, dans le temps ?

Sahale grogna un oui.

— Anyway. Ben, y m’a pas cru ! J’mettrais ma main au feu que c’t’à cause qu’on s’est déjà accrochés à La Trinquée, lui pis moé ; on en est même venu aux poings. Anyway. Y m’a dit de pas m’inquiéter avant la fin de semaine[4]. Y est sûr que Suzie est partie quelques jours en congé. Et là, j’ai la gosse dans les pattes ! Tu sais, à soir… 

Sahale se frotta le front et se retint de tancer son ami. Rick tenait à sa partie de poker du vendredi ; il y dilapiderait les profits de son commerce, et l’argent de leur paye, encore. La Taule était au bord de la faillite ! 

Une fillette hurla dans le combiné. 

— Tais-toi, Mered ! s’écria Rick. On sera pas en retard !

Rick reprit avec une voix mielleuse : 

— Est-ce que tu pourrais garder la petite juste pour ce soir ? Les gars m’attendent…

— En retard pour quoi ?

— Ah… euh… rien. C’est juste un tournoi de baseball.

Rick lui raconta que Suzie était coach de l’équipe de baseball de sa fille. L’équipe participait à un tournoi à Drummondville, cette fin de semaine, et il devait en plus transporter quatre autres gamines.

— T’as pas des parents ?

— Partis au Texas pour six mois. 

— Et ceux de Suzie ? 

— Depuis un an, ils vivent à Chicoutimi, à cause de leur nouveau commerce. Tu le sais, ça… 

— Suzie, elle a pas de gardienne ? 

— C’est une adolescente de seize ans, sans permis !

Sahale soupira. Son chat Phallus bondit sur sa pile de linge propre, en ronronnant. 

— Enwoye[5], insista Rick, tu peux faire ça pour ton chum, hein ? T’aimes le baseball en plus… 

— J’ai pas l’temps, mentit Sahale, j’fais l’ménage d’la maison cette fin de semaine. 

— Quoi ! Ben là…

Rick s’interrompit. 

— T’es rien qu’un sale égoïste, vomit-il, tu penses juste à t… 

Il lui raccrocha au nez. Sahale grommela un juron. Phallus se lova au creux de son ventre ; il fourragea dans son pelage d’une main distraite. Rick et son foutu problème ! Non, il ne l’encouragerait pas à s’enfoncer dans sa dépendance au jeu. Il était en train de les ruiner, tous ! Rick devait se faire soigner.

Sahale avait besoin de son boulot.

La chaîne de télévision changea plusieurs fois de suite. 

— Qu’est-ce que… 

Coït, son jeune golden retriever, sortit de derrière le divan, la télécommande dans la gueule. Le chien fixa son maître. Sahale se leva et fit un pas vers lui, bras tendu. 

— Donne, Coït… 

Coït grogna puis s’élança dans le couloir. Sahale courut à ses trousses. Il revint avec la télécommande dégoulinant de bave. Il l’essuya sur son pantalon en pestant contre son cabot ; à l’écran, deux agents de police se penchaient sur le corps d’une femme au visage tuméfié. La journaliste expliquait que le mari s’était volatilisé, que la mort de cette femme résultait probablement de coups et blessures. 

Sahale se figea, les yeux rivés sur le visage de la femme aux paupières closes, gonflées et bleuies, au nez fracassé, aux lèvres fendues et enflées ; du sang coagulé sur sa joue avait pris la forme d’une crinière de lion… Le cœur de Sahale s’emballa et l’envie irrésistible de fracasser une vitre, de battre ce fils de pute l’envahit. Il voulut contrôler ce qui montait en lui, et respira un bon coup en pensant aux couchers de soleil sur le fleuve Saint-Laurent, mais des souvenirs se superposèrent au présent : sa mère, agenouillée devant son mari, tente de se protéger ; Sébastien lui assène de violents coups de poing à la tête ; le visage de Shumanie, embué de larmes rouges ; sa bouche tordue qui supplie : « Sébastien, arrête… je… t’aime… » ; les yeux enragés du mari aveuglé ; et cette main qui frappe et frappe. 

— FUCK !!!

La télécommande se brisa dans sa main, le téléviseur s’éteignit. Sa tête tournait, et sa poitrine brûlait comme si un flux acide se répandait sous sa peau. Il distingua à peine Phallus ; le chat feulait devant les débris tombés sur le plancher. 

Sacrament ![6]

Les appeler ? Oui. C’était la seule façon de… Ces deux femmes avaient besoin de lui, et lui d’elles, pour stopper cette chose qui le consumait ! Elles le connaissaient, elles savaient, elles comprenaient, elles étaient toujours disponibles pour lui. Il se jeta sur son téléphone. La sonnerie retentit plusieurs fois ; il allait raccrocher quand une voix suave répondit. 

— Cassandre, s’écria Sahale, c’est moi… Est-ce que tu… (…) Oui. Et Judith aussi ? (…) OK, je passe vous chercher. 

Sa poitrine le brûlait. 

La patère…, mon manteau…, mes clés…

Se retrouver exigeait un effort surhumain. En plus de ce feu qui le dévorait, ses cicatrices aux mollets lui faisaient un mal de chien. Ces petits ronds de chairs rosées lui rappelaient trop le passé… 

C’était insupportable ! 

Il claqua la porte. 


[1] Toi : Au Québec, dans un registre familier, oi se prononce  dans certains mots.

[2] Réseau des sports : canal de télévision québécoise diffusant des actualités sur le monde sportif.

[3] Friandises croustillantes au fromage en forme de bâtonnet.

[4] Fin de semaine est une expression québécoise signifiant le week-end.

[5] Enwoye est une expression québécoise pour dire aller.

[6] Juron québécois.