Chapitre 1

Vendredi 9 septembre 2011, chez Joëlle.

— Le père de mon enfant est-il encore ce monstre ? 

Un frisson d’appréhension parcourut l’échine de Joëlle au souvenir de sa dernière rencontre avec Sahale… 

Sahale bondit sur son père, l’agrippe au collet et le plaque au sol. « Tu n’la toucheras plus, compris ? » Sa voix… Un souffle d’outre-tombe qui la glace jusqu’aux os. Dans un flot de violence sauvage, Sahale frappe et frappe encore. Tout se fige autour de Joëlle ; sa vue s’obscurcit. Seuls les sons parviennent à l’atteindre : Sahale rugit, alors que son père geint, le bruit sourd des poings qui s’abattent sur un corps, le craquement des os, la peau qui se déchire.

Troublée par la vivacité de ce souvenir, Joëlle jeta un œil sur son fils, Cédrik, qui jouait à la Xbox debout dans le salon avec Meredith pendant qu’elle discutait avec Suzie dans la cuisine. Les derniers rayons de soleil traversaient les rideaux de la fenêtre et éclairaient les enfants. Sous les deux jardinières qu’elle avait suspendues pour ses chlorophytums s’empilaient des boîtes en carton remplies de babioles. Le temps lui manquait…

Dans un faux mouvement, Cédrik bascula sur les boîtes.

— Ced, attention ! fit-elle.

Suzie bondit de sa chaise.

— Mered ?

La gamine se tourna vers elles, un large sourire aux lèvres. 

— Ce n’est pas ma faute, m’man. 

Meredith éclata de rire quand Cédrik tomba par terre. Elle l’aida à se relever, puis ils se remirent à jouer, comme si de rien n’était. 

— Ton garçon devient un bel adolescent, Jo, dit Suzie. Il ressemble à Sahale, tu trouves-tu ?

Joëlle lui sourit, puis elle contempla son fils. Les bouclettes noires de Cédrik brillaient dans la lumière du soleil. Il avait la peau café au lait de Sahale, et la même forme de nez, mais sa bouche et son menton lui venaient d’elle. Cédrik portait son chandail bleu à manches courtes d’où jaillissaient ses longs bras, et son vieux jean troué qu’il affectionnait, même s’il était devenu trop petit. En un an, il avait considérablement grandi, et ce n’était pas fini. Il avait hâte de la rejoindre et de la dépasser. Mais pas elle… Toute sa vie tournait autour de son fils. Quand il serait plus vieux, il quitterait la maison, irait étudier au cégep, à l’université, aurait une petite amie, irait vivre en appartement avec elle… Joëlle frissonna. Décidément, elle n’était pas prête pour ça.

Pour l’heure, elle avait d’autres priorités, mais elle douta d’elle-même et de Sahale. Avait-elle fait le bon choix de revenir vivre à Gentilly ? S’il arrivait que Sahale, en perdant le contrôle de lui-même, levât la main sur son fils… Elle se mordit la lèvre et versa le café à Suzie, avant de remplir sa propre tasse. Non ! se motiva-t-elle, Sahale devait avoir changé, il le devait !

Légèrement nauséeuse, elle se laissa tomber sur sa chaise.

— Il a failli tuer mon père, murmura-t-elle. 

Suzie, qui s’était rassise, la dévisagea en soupirant d’un air découragé. 

— Ça fait dix ans de ça, Jo ! Il serait temps que tu tournes la page.

Joëlle manqua s’étouffer avec sa gorgée de café. Elle foudroya son amie du regard.

— Tourner la page ! Tu te rends-tu compte de ce que tu dis ? Si tu l’avais vu, t’aurais un tout autre discours, ma belle.  

Elle lui raconta qu’elle se réveillait encore la nuit, recouverte de sueur, avec l’horrible vision de son père ensanglanté, et celle des yeux fiévreux du monstre trouant un visage déformé par la rage. Et cela, même si, pendant des années, elle avait consulté le psychologue fortement suggéré par sa mère, chez qui elle était allée se réfugier après le drame. Le meilleur en ville, lui avait-elle certifié. Les rencontres l’avaient rassérénée : elle revenait avec des outils lui permettant de vivre sa grossesse dans l’harmonie. Son psy lui avait proposé de se trouver un travail. Sa mère l’avait sitôt embauchée comme réceptionniste à sa clinique vétérinaire. Bien que ses cauchemars persistassent, ils devenaient moins fréquents, ce qui était une bonne chose. Avec le temps, ils s’estomperaient, lui avait expliqué son thérapeute. Sa mère avait été une perle ; elle l’avait soutenue durant sa grossesse et la première année de Cédrik. Son père leur rendait visite une fois par semaine. Bien que ses parents fussent divorcés, ils étaient restés amis. Puis elle avait décidé de se trouver un appartement, un travail : elle ne voulait plus déprendre des autres. 

— Je suis revenue à Gentilly pour Cédrik, ajouta-t-elle. Il a besoin de son père. C’est un peu pour ça que je vous ai invitées, Meredith et toi ; j’ai besoin de savoir si je peux à nouveau faire confiance à Sahale. 

Elle tira le pot de sa violette africaine posé sur la table, en arracha les fleurs fanées et les laissa tomber dans son assiette à dessert. Elle gratta du bout de l’ongle un reliquat de crémage séché, qu’elle porta à sa bouche. Le goût chocolaté la réconforta à peine. 

— Comment est-il ? Est-ce qu’il a changé ? Est-il encore aux prises avec ses… 

Joëlle déglutit ; empila les assiettes, les verres ; secoua son napperon. 

— J’ai fait mes recherches, continua-t-elle. Je sais qu’il travaille pour ton ex au garage La Taule, qu’il fréquente le bistro La Trinquée, qu’il rend souvent visite à sa mère, qu’il s’occupe de sa grand-mère amérindienne, qu’il n’a plus eu affaire à la police depuis sa peine de prison, qu’on lui demande chaque année de faire partie de l’équipe technique pour le Carnaval, qu’il… 

— Calme-toi, Jo, fit Suzie en posant une main ferme sur la sienne.

La chaleur des doigts de son amie la dérangea ; Joëlle retira sa main.

— Sahale semble contrôler ses pulsions, si c’est ça que tu veux savoir, dit Suzie d’une voix rassurante. Rick m’en a parlé avant qu’on se sépare, il y a deux ans. 

Suzie versa un nuage de lait dans son café. 

— Comment Sahale y arrive-t-il ? Ça, je ne pourrais te l’expliquer ; il paraît que c’est une affaire de gars.

Dans le salon, Cédrik et Meredith s’affrontaient dans une partie d’Eggo Mania. Son fils éclata de rire à son tour. Ça faisait longtemps que Joëlle ne l’avait pas vu si heureux. 

— Ta fille lui fait du bien.

— Mered m’a dit qu’un nouvel élève était arrivé dans sa classe cette année et qu’ils étaient assis au même îlot de pupitres.

— Céd n’est pas très bon à l’école. Il redouble sa quatrième année, mais… 

Elle interrogea Suzie du regard. 

— Oui, Meredith devrait être en troisième, elle a sauté une année. C’est une surdouée. Elle n’a que huit ans et réfléchit déjà comme une ado. Parfois, elle me déstabilise… Quand Meredith était bébé, ma grand-mère disait souvent que cette enfant était une vieille âme. Peut-être qu’elle avait raison. L’autre jour, Christine est venue à la maison. Euh… Tu te souviens de Christine, le crack d’informatique des Sémolines ?

Joëlle se rappela très bien : Christine avait été celle qui les avait trahis par le passé. À cause de son geste, leur groupe, Les Sémolines, s’était dissous. Elle n’était pas surprise que Suzie eût gardé contact avec elle, Suzie avait été la seule parmi eux à n’en avoir pas voulu à Christine. 

Joëlle acquiesça d’un signe de tête. 

— Eh bien, parfois, Christine vient garder Meredith après l’école. Ma fille m’a demandé la permission d’ouvrir un compte Facebook sur son nouvel ordinateur portable ; j’ai accepté. Je sais qu’elle n’a pas l’âge, mais Christine lui en a expliqué le fonctionnement et je garde un œil sur elle. 

Joëlle ignorait quoi répliquer. Si elle avait été à la place de Suzie, jamais elle n’aurait fait confiance à Christine. 

— Quoi qu’il en soit, ajouta Suzie, ma fille est brillante comme un singe, et mène la vie dure à son père. Ce n’est pas que ça me dérange, bien au contraire.

Suzie se cambra dans un éclat de rire. Elle était toujours aussi jolie avec ses longs cheveux blond cendré, son nez légèrement épaté et ses yeux verts, intenses. Elle prit un air sérieux et poursuivit : 

— Tu connais Rick Je-me-moi ? 

Joëlle sourit tristement : oui, elle se rappelait. 

— Eh bien, il n’a pas changé, je dirais même qu’avec les années, son état a empiré.

Suzie soupira.

— Rick a un sérieux problème de jeu ; le poker. Il pense plus à ses parties et aux moyens de se procurer de l’argent pour jouer qu’à sa propre fille. 

Elle but une gorgée et ajouta : 

— J’ai toujours refusé de lui en prêter. Ce crétin ne viendra pas brûler l’argent que je gagne avec ma job. Oh que non ! 

Le visage de Suzie s’assombrit. Joëlle posa une main délicate sur son bras. 

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?

— T’es gentille, Jo, merci. Mais j’ai déjà fait tout ce que je pouvais pour régler la question. Tu me connais. 

Du moins, Joëlle l’avait connue. Quand elles étaient adolescentes, Suzie résolvait les problèmes des Sémolines. Elle s’arrangeait pour qu’aucun d’eux ne se fît prendre pendant l’exécution de leurs mauvais coups. Même quand ils se plantaient. Comme la fois où, distraits par un défaut du lecteur CD portatif de Luc, Joëlle et lui n’avaient pas repéré la patrouille de police à l’angle de la rue des Aigles. Grâce à Suzie, ils avaient réussi à se cacher à temps ; mais elle les avait engueulés, le visage rouge de colère. 

La voix de Suzie ramena Joëlle au présent.

— Je me suis séparée de Rick, et j’ai eu la garde de Mered. Mais… assez parlé de moi, Jo. Est-ce que Sahale sait que Cédrik est son fils ? 

Joëlle tressaillit ; on ne mentait pas à ces yeux-là.

— Non. 

Suzie pinça les lèvres et sirota son café dans un silence éloquent. 

— C’est trop tôt, Suzie. Ça… ne fait même pas quatre mois que j’ai emménagé. Céd va connaître son père, mais avant, il faut que je m’assure… 

— J’ignore comment t’as fait tout ce temps ! Si ç’avait été moi… Il l’aurait su assez vite, et, crois-moi, il aurait eu intérêt à assumer son rôle de père. Pourquoi lui cacher que t’étais enceinte de lui ? 

— Il était sorti de ma vie !

Elle avait été si amoureuse… Mais la violence de Sahale avait tout détruit. Suzie lui adressa un gentil sourire.

— De ce que j’en sais, il n’a jamais eu d’autres femmes. Des histoires d’un soir ou deux, ça oui, mais aucune relation amoureuse. 

— Je m’en fiche ! fit Joëlle en se levant. 

Elle se hâta de desservir et commença à faire la vaisselle.

— Tu devrais le rencontrer, lui suggéra Suzie qui saisit un torchon. Ça t’aiderait à te faire une idée. 

— Tu crois qu’il voudrait me voir ? Il doit me détester à mort !

Suzie haussa les épaules. 

— Dans le temps, en tout cas, il t’aimait comme un fou !

— J’ai jeté toutes les lettres qu’il m’a écrites en prison, et je ne lui ai jamais répondu. Quand il est sorti, tous les Sémolines ignoraient où je m’étais enfuie. Même toi. Il a essayé de me retrouver ; c’est mon père qui me l’a raconté. Je lui ai demandé de ne rien dire. Cédrik n’avait qu’un mois. Il fallait que je le protège, tu comprends ?

Suzie fit une moue dubitative et déposa un verre sur le comptoir. Elle saisit une tasse et la frotta. 

— Et là, t’aurais changé d’avis ?

— Oui, dit Joëlle en appuyant ses mains mouillées sur le bord de l’évier. Cédrik a des problèmes à l’école. Manque de concentration, mauvaises notes, bagarre dans la cour… Et puis ses dessins… Toujours les mêmes !

Joëlle s’essuya sur son pantalon, ouvrit le tiroir du meuble de téléphone et en sortit une pile de papiers. 

— Tiens, regarde. 

Suzie les saisit délicatement. Sur le premier, une femme aux cheveux blonds, courts et ébouriffés, avec des mèches rouges, tenait la main d’un petit garçon qui, lui, saisissait celle d’un homme aux cheveux noirs, grand, aux bras musclés. Les trois avaient un visage radieux. Au-dessus, le petit avait écrit en grosses lettres maladroites : « Maman », « Cédrik » et « Papa ». À l’arrière-plan, trois montagnes vertes, un soleil et quelques nuages. Suzie regarda le dessin suivant. Les trois mêmes personnages marchaient près d’un ruisseau. Sur le troisième, ils souriaient dans un parc d’attractions, des manèges multicolores derrière eux. 

Suzie soupira en remettant la pile de feuilles dans le tiroir.

— Cédrik a besoin d’une famille, Joëlle. Ça urge !

— C’est ce que je pense aussi. J’ai voulu en fonder une avec un homme à Plessisville — mon patron aux Serres de Paris ; il n’aimait pas Cédrik, j’ai rompu. 

— T’es donc revenue à Gentilly pour ton fils.

— Oui.

— Donne-lui une seconde chance…

— Je n’ai pas vraiment le choix. 

À peine évoqua-t-elle les beaux traits métis de Sahale que ceux-ci disparurent sous l’image du monstre, déformé par la colère, la bouche tordue, les yeux enflammés, le teint livide. La tête de Joëlle se mit à tourner.

— Le bonheur de mon fils en dépend, dit-elle. C’est tout ce qui compte.