Partie 3 – LES PERSONNAGES

Le sujet des voix narratives en est un qui me passionne énormément. Et ce que vous avez écrit précédemment me sera fort utile dans l’écriture de mon roman de science-fiction : mon histoire est racontée par un narrateur point de vue, aligné sur mes deux personnages principaux. En vous lisant, j’apprends. Merci beaucoup ! 🙂

Pour écrire une histoire racontée par ce type de narrateur, il faut d’abord que l’écrivaine connaisse ses personnages sur le bout de ses doigts, qu’il ou elle devienne, en quelque sorte, eux.

Neil Bissoondath, l’un de mes enseignants au certificat en création littéraire de l’Université Laval nous expliquait qu’en tant qu’écrivain, il n’avait rien à dire à ses lectrices, mais que c’étaient plutôt ses personnages qui avaient quelque chose à dire. Dans son processus créatif, Neil va à la rencontre de ses personnages et ceux-ci lui font vivre de nouvelles expériences. Et lui, il écrit ce qu’il vit/voit. De son côté, Stephen King mentionne dans son livre Écriture, à la page 211 : « Je m’appuie bien plus sur l’intuition, et cela parce que mes livres ont tendance à se fonder sur une situation plutôt que sur une histoire. […] Mon job ne consiste pas à les (ses personnages) aider, ou à les manipuler jusqu’à ce qu’ils soient en sécurité – ça, c’est la bruyante méthode de l’intrigue au marteau piqueur – mais de regarder ce qui se passe et de l’écrire. »

Cette troisième partie de notre entretien comporte deux volets : 1) le lâcher-prise de l’écrivaine devant l’histoire qui veut se dire, devant les personnages qui veulent vivre à leur manière ; 2) les façons de faire de l’écrivaine pour connaître ses personnages sur le bout de ses doigts. 

1) Qu’en est-il pour vous ? Jusqu’où lâchez-vous la bride à vos personnages ? Jusqu’à quel point permettez-vous à ceux-ci de vous surprendre ? Est-ce vous qui décidez de tout pour eux, ou bien vous suivez/vivez le déroulement de leur vie, comme si vous assistiez à un film, ou participiez à ce film, dans votre tête, puis vous l’écrivez, à l’exemple de Neil et de Stephen, ou bien est-ce un heureux mélange de ces deux procédés ? Comment ça s’est passé avec les personnages de votre trilogie ?


Je bloque d’emblée sur “les personnages qui veulent vivre à leur manière”. Les personnages sont des fictions. Ce ne sont pas des êtres réels – quelle que soit la réalité qu’ils peuvent acquérir dans l’esprit des lectrices voire même, pour les grandes œuvres, dans la conscience d’une culture toute entière. Les personnages, dans la fiction, sont des inventions et des projectionsde l’écrivaine. Il n’est pas jusqu’au choix des personnages réels-de-l’Histoire qui ne se fasse selon les désirs intimes de l’écrivaine qui les choisit ; n’importe quelle écrivaine de roman historique avouera sans problème son intérêt (personnel) pour tel ou tel personnage historique, qui a motivé le roman bâti autour.

Mais pas plus que ma manière d’écrire je ne vais pas ériger mes opinions là-dessus en lois. Chaque écrivaine exprime à sa façon sa relation intime avec sa fiction, et les personnages de cette fiction. Et je suis bien d’accord qu’il arrive des moments où l’on a l’illusion – je dis bien l’illusion – que les personnages existent indépendamment de soi. Mais ce n’est pas parce qu’“ils veulent vivre leur propre vie à leur manière” ; c’est parce que, en les approfondissant, en en complexifiant la construction, l’écrivaine a fini par comprendre de quelle manière ils ont ses projections, ce à quoi ils correspondent en elle, qu’elle ignorait (en général) et qui se révèle soudain au détour d’une réplique ou d’un geste.

Chaque écrivaine exprime à sa façon sa relation intime avec sa fiction, et les personnages de cette fiction.

Je vais essayer de donner un exemple. Le personnage de Pérec, dans la trilogie (puisque c’est à propos d’elle que nous avons la présente conversation). Il était assez simplement un vilain de l’histoire, un mannequin porte-manteau dont j’avais essayé de préciser la silhouette en 3D Jen creusant ses relations avec Briann (son amour frustré, sa jalousie envers Cédric, etc.). Mais je ne le comprenais pas vraiment. Et puis, pendant que je réfléchissais à autre chose, une scène où il était impliqué mais pas forcément présent (il faudrait que j’aille voir mes notes ! 🙂 ), m’est brusquement sauté à la figure, au détour d’une phrase, le fait que c’est un bâtard. Je venais de (me) l’apprendre ; être bâtard au XIIIIe siècle, ça se porte mal ; bâtard côté paternel, encore. Mais côté maternel ? (même si c’est juste un soupçon ; on ne saura jamais dans l’histoire si c’est vrai). Aïeoïe. Et là, j’ai compris tout Pérec – et le rapport que j’entretenais avec lui. Non, je ne suis pas une bâtarde ; c’est bien plus compliqué que ça – et ne regarde que moi 🙂 . Mais c’est pour dire.

À ce propos, je voudrais commenter la déclaration de Bissoondath : personnellement, mes personnages n’ont rien à dire aux lectrices ; ce sont elles qui leur font dire de quoi pour elles ; ce que mes personnages ont à dire, c’est à moiqu’ils le disent. Parce que c’est à moi que je le dis à travers eux, et à travers ma fiction.

Bref, Pérec est devenu véritablement vivant pour moi quand j’ai su ce détail de sa biographie. Vous m’accorderez, n’est-ce pas, que je ne suis pas allée le pêcher dans une autre fiction ou dans une relation historique. Non. Je l’ai inventé. Mais ça a jailli de telle manière que c’était vraiment comme apprendre le détail d’une biographie que je n’aurais pas moi-même élaborée de toutes pièces – puisque je n’y avais pas pensé au départ.

Pas qu’il soit allé vivre sa propre vie après – même si se sont révélées à moi certaines de ses actions que je n’avais pas envisagées auparavant dans l’intrigue. Il avait un rôle bien clair à jouer, il était pris dans un réseau de relations bien établi, il n’allait pas en sortir. Mais désormais, le destin que j’en étais venue à lui attribuer avait un sens pour moi. Pourquoi il était un vilain 🙂 . (pas pour sa bâtardise, bien sûr. Mais pour ce qu’il en avait fait.)

Comme vous voyez, c’est très subjectif, cette “vie personnelle des personnages” !

La façon dont je joue avec le contrôler/lâcher prise, en ce qui concerne les personnages (et l’histoire, du reste, comme le récit, parce que non seulement il y a des choses qui veulent être racontées mais il y a aussi des manières de raconter qui s’imposent, même si on est réticente au départ), ça tient aussi beaucoup à la manière dont je remue-méninges. À partir d’un certain degré de familiarité avec l’histoire, je sais quelles scènes doivent être écrites. Et alors, d’abord, je me les joue. Je veux dire, carrément, théâtre. Une sorte d’’improv’ systématique, si vous voulez. 

Et ce sont en général des dialogues ; ils ne finiront pas forcément dialogues dans le texte final, ou bien ils seront énormément raccourcis, mais ce sont des dialogues (du théâtre, donc ; ou du cinéma, parce que j’imagine les décors), dont je joue tous les personnages à la fois ; ou alternativement : une nuit tel perso, l’autre nuit celui d’en face ; j’ai beaucoup d’insomnies… Les persos ont des choses à dire, à soi ou à l’autre, et des choses qu’ils ne veulent pas dire, idem ; ils se confient, se cachent ou se trahissent, un peu, beaucoup ou pas du tout ; pendant qu’ils parlent, ils pensent, ils calculent, ils ont des émotions et ils interagissent avec le monde physique… Tout ça. Je suis dans la peau des personnages et je les joue. Je peux me faire battre le cœur plus vite de colère ou d’angoisse, je peux me faire pleurer, je peux me faire rire. Je peux même avoir mal aux blessures physiques de mes persos, quand je suis vraiment partie à fond dans le processus.

Je suis dans la peau des personnages et je les joue. Je peux me faire battre le cœur plus vite de colère ou d’angoisse, je peux me faire pleurer, je peux me faire rire. Je peux même avoir mal aux blessures physiques de mes persos, quand je suis vraiment partie à fond dans le processus.

C’est aussi un processus d’écriture/réécriture perpétuel sur le tas, ces dialogues (comme dans l’improv’…) : pas seulement “Ah non, Machin ne dirait pas ça”, mais “Machin ne dirait pas ça comme ça”, et je cherche, à travers les réitérations de la scène, la bonne formulation – ou le bon silence accompagné ou non du bon geste. Mes dialogues commencent très bavards (comme on fait quand on écrit de la fiction, au début) parce que je/mes persos (m/s’)explique(nt) bien (trop) de choses. Et je coupe. Je coupe, je coupe, je coupe. Jusqu’à ce que le dialogue soit réduit à son essence, l’essence de chaque perso ; que chaque mot, chaque lenteur entre les mots, chaque intonation (prise en charge par la narration dans l’écrit ensuite, bien sûr), chaque silence soit chargé de sens.

Je ne dirai pas que j’y arrive toujours, loin de là, mais c’est le but que je me fixe, pour les grandes scènes importantes entre les persos. Parce que ce sont ces scènes-là qui les font exister davantage, pour moi, les sapristi de persos. Parce que j’ai vraiment marché dans leurs chaussures 🙂 .

Il y a de ces scènes qui sont des clichés ; dans ce que j’appelle les “scènes-à-faire”, il y a des scènes trop évidentes, redondantes, mais elles demandent aussi vocifèrement que les autres à être écrites : c’est la pente qui descend, il faut les reconnaître et y résister, même si elles ont chronologiquement ou logiquement tout court leur place dans l’intrigue. Je me les joue une ou deux fois, et ensuite, je les supprime ; entre autres parce que l’espace est précieux, quand on écrit des gros bouquins ; la maîtrise des ellipses est un talent à cultiver ; et aussi parce que les lectrices ne sont pas idiotes et sont capables de reconstituer ce qui n’a pas été raconté (il faut bien entendu leur en donner les moyens, comme pour toutes les autres ellipses.)

Pour conclure (!) sur le sujet de la danse entre lâcher-prise et contrôle, je dirai enfin que, quant à moi, je ne regarde pas ce qui se passe pour l’écrire. Je mets en place très en détail ce qui se passe (dans mes remue-méninges) puis je l’écris et, pendant que je l’écris, il se passe des trucs pas prévus. Des fois “c’est ça !”, et youpie, je garde. D’autres fois, c’est “mais c’est quoi, ça ?” : le pas-prévu menace d’envoyer la scène, ou l’intrigue au complet, dans une direction vraiment pas conforme, alors j’arrête et je retourne en tous sens dans un remue-méninges immédiat pour comprendre, non pas forcément “ce qui se passe dans l’histoire”, mais pourquoi j’ai écrit ça. La nuance est importante. C’est moi qui écris. C’est moi qui me surprends. Et parfois j’apprends/comprends et ça devient “ah mais oui, c’est vraiment ça” et je garde, quitte à modifier parfois considérablement la géométrie (toujours variable) de la scène, de l’intrigue, voire tel aspect d’un perso ; et parfois je comprends que “non, vraiment pas ! c’est un hoquet, un parasite – je n’aurais vraiment pas dû aller sur Facebook aujourd’hui”, et je jette. 

Il y a des auteurs qui préfèrent ignorer qu’ils sont leur propre médium, qu’ils se channellent eux-mêmes ; ça leur est nécessaire pour écrire, cette distance. D’où les déclarations lyriques sur les personnages qui mènent leur propre vie, l’histoire dont on est le simple spectateur-transcripteur, et tout le bataclan. Chacun son truc. Ils sont tous légitimes pourvu qu’ils aident à écrire et ne soient pas une simple pose décorative de qui joue à l’écrivaine. (Dois-je préciser que je ne parle pas de Bissoondath, ici ? 🙂 )


2) Comment vos personnages se sont-ils révélés à vous ? Vous avez mentionné un film, le corps de certains acteurs… Mais après ? Que s’est-il passé pour que ces personnages prennent forme dans votre tête et deviennent Briann, Rébecca, Arwèn, Cédric, Guillem et tous les autres ? Comment s’est développé la psychologie, ou le caractère, de chacun d’eux ? Et quel lien entretenez-vous avec vos personnages ?


Il a d’abord fallu que je me débarrasse du physique et de l’ambiance de la plupart des personnages du film ! 

Sauf Briann, en partie. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais je décris rarement mes personnages en détail, physiquement ; ils existent physiquement pour moi par seulement deux ou trois traits qui sont parfois des éléments symboliques de leur personnalité, ou de leur histoire (les yeux d’ambre roux de Briann, par exemple, les yeux verts de Guillem, les yeux bruns – et initialement myopes – de Rébecca…). Pour le reste, je préfère laisser un maximum de latitude aux lectrices pour se les construire comme elles les désirent. Pour moi, mes personnages sont des êtres de langage. Je veux dire, ils existent essentiellement par les mots, ils n’ont pas d’autre existence, en réalité : ce qu’ils disent, ce que les autres disent d’eux, comment j’écris leurs gestes, leurs émotions, leurs réflexions, leurs décors… La trilogie est un cas un peu particulier à cause de son lien avec le film, quand même, parce que les relations entre les personnages, et donc de grands pans de l’intrigue, m’ont été inspirés par lui. Mais dégager mes personnages de ceux du film, ça a été tout un boulot. Pendant des années, ça patinait dans la choucroute ! Et j’étais bien embêtée en tant que féministe parce que ceux qui me donnaient le plus de mal étaient deux femmes, Annaïg et Rébecca. La troisième femme, Arwèn, était un cas à part, vu sa nature spéciale. Mais elle aussi m’a donné du fil à retordre ; elle est passée par beaucoup de versions très différentes ! Mais en général, mon recours absolu, c’est d’aller à l’enfance et de les reconstruire à partir de là, mes persos. Ça a bien fonctionné avec Arwèn (et tous les autres persos, du reste)

Rébecca s’est appelée Rébecca dès le début ; bon sang, qu’elle avait peu de rapport avec celle du film, cependant ! Tout ce que j’en savais, c’est qu’elle était en colère, et il m’a fallu longtemps pour trouver toutes les nuances, toutes les origines de cette colère – de cette souffrance. Annaïg… ne s’appelait même pas Annaïg, elle portait un nom vaguement celto-bretonnant, pâlichon, cliché, et elle lui ressemblait. Mais ce n’était pas ça, ce perso-là, pas du tout !!! 

Je me suis trouvée aller visiter, en Bretagne, l’endroit où je voulais mettre mon château d’Angresay (c’est une vraie place, wow, comme dans les histoires vécues !) ; une jeune amie bretonne m’a voiturée, j’ai pris plein de photos, tout baignait. Et, tandis qu’ensuite nous discutions devant une crème glacée bien méritée, je la regardais, et je me suis entendue dire : “Est-ce que tu me prêterais ton prénom pour un des persos de mon roman, Annaïg ?” Et dès que j’ai eu le prénom, le bon prénom, le perso est venu avec. Il est resté beaucoup de la véritable Annaïg (pour moi ; elle, elle m’a dit “ah bon ?” après lecture) dans les quelques descriptions que j’ai écrites de mon Annaïg : mince mais robuste, pâle visage piqueté de taches de rousseurs, yeux clairs sous ses cheveux auburn, mâchoire volontaire ; parce que l’ambiancede l’Annaïg réelle (toujours pour moi…) était passée enfin dans la fiction. Je savais/sentais ce que je voulais faire de ce perso-là – une battante, compte tenu des circonstances contraignantes auxquelles elle est soumise dans sa société –, mais tant que je n’ai pas eu le bon prénom, j’ai bloqué. L’écriture bloquait.

L’autre anecdote que je trouve pertinente, à ce propos de la manière dont les persos se forment pour moi, et ce qui en résulte pour l’intrigue, c’est celle qui concerne le personnage du conteur devenu mercenaire, Gauthier. Mais puisque vous n’avez pas fini de lire l’histoire, je vous la conterai une autre fois  🙂 .

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